New Castle · Bayonne · Paris
5 mai 1798. À New Castle, sur la Delaware, Kościuszko s’embarque sous un faux nom sur un navire à destination de la France. Le 28 juin, il débarque à Bayonne, et avant la mi-juillet il est déjà à Paris. Il y fait la connaissance de Peter Josef Zeltner, envoyé de la République helvétique à Paris (1798–1800), républicain — et de cette rencontre naît une amitié. En 1801, le Naczelnik s’installera dans sa propriété de Berville, près de Fontainebleau. Ainsi commence sa relation personnelle avec la famille Zeltner — relation qui le conduira en définitive jusqu’au lit de mort de Soleure.
Bonaparte · premier refus
Berville est une propriété située sur la commune de La Genevraye, près de Fontainebleau, sur le Loing, à quelque soixante-dix kilomètres au sud-est de Paris. Entourée d’un parc, de vergers et d’un potager. Kościuszko y passera, avec des intervalles, quatorze années (1801–1815). De Berville, il écrit à Jefferson (président depuis 1801), à Niemcewicz à Philadelphie, à Wybicki dans le camp des Légions polonaises d’Italie. Le premier refus est intervenu plus tôt encore : dès 1798, il a décliné le commandement des Légions — il ne se mettra à leur tête que lorsqu’elles marcheront vers la Pologne. Les 17 octobre et 6 novembre 1799, à la veille du coup d’État du 18 brumaire, il rencontre à deux reprises le général Napoléon Bonaparte, fraîchement rentré de la campagne d’Égypte — sans parvenir à un accord. Après le coup d’État du 9 novembre 1799, lorsque Bonaparte accède au consulat de France, Kościuszko le qualifie de « fossoyeur de la République ».
Les motifs du refus sont au nombre de trois. Premièrement, les Légions polonaises sont utilisées par la France comme chair à canon aux marges des campagnes d’Italie et des Caraïbes (Saint-Domingue) — en 1802, Napoléon dépêchera des régiments polonais pour mater la révolte des esclaves de Toussaint Louverture à Haïti, où, sur plus de cinq mille hommes envoyés, quelque quatre mille périront. Deuxièmement, Bonaparte ne formule aucun plan précis de restitution de la Pologne — il use des Polonais sans rien leur promettre. Troisièmement, Kościuszko ne croit pas au républicanisme d’un dictateur : « La liberté à laquelle on ne jure pas chaque jour se change, à la première guerre, en un trône. »
Je vous demande trois grâces. La première — que vous accordiez une amnistie générale aux Polonais, sans aucune réserve […] ; la seconde — que vous vous proclamiez roi de Pologne avec une constitution libre […] et que vous fassiez créer des écoles aux frais du gouvernement pour l’instruction des paysans.
Tadeusz Kościuszko, lettre au tsar Alexandre Ier, Berville,
Original français ; restitué d’après l’édition polonaise : H. Mościcki (red.), Kościuszko. Listy, odezwy, wspomnienia, Warszawa 1917, p. 120-121.
Niemcewicz, Jefferson, la correspondance
Les années 1800–1812 sont, pour Kościuszko, un temps de correspondance intense, mais de retrait politique. Il écrit à Jefferson en moyenne une fois tous les trois mois — ses lettres portent sur l’abolition de l’esclavage (Jefferson, président de 1801 à 1809, signera en 1807 la loi interdisant l’importation d’esclaves, sans pour autant abolir l’institution), sur la restitution de la Pologne (Jefferson, par l’intermédiaire de Robert Livingston à Paris, tente une diplomatie discrète), sur la philosophie politique (Jefferson mentionne régulièrement les lettres de Kościuszko dans son « commonplace book »). Il écrit à Niemcewicz, qui s’est établi dans le New Jersey et a épousé Susan Livingston Kean. Il lit les philosophes des Lumières et les traités militaires. Il conçoit un système d’irrigation pour les fermes des environs de Berville (efficace — le blé y pousse). Il souffre de rhumatismes et de la blessure au dos qui ne cèdent jamais.
Le retrait ne signifie pas pour autant qu’on l’ait oublié. Après Iéna, le , Napoléon, par l’entremise de Fouché, convoque Kościuszko à son quartier général. Le Naczelnik répond à sa manière : le , il exige la garantie d’un régime à l’anglaise et de frontières polonaises « jusqu’à Riga et Odessa ». La réponse de l’empereur est brève — Kościuszko « n’est tout simplement qu’un sot ». Au lieu du quartier général impérial, le Naczelnik obtient une surveillance policière à Berville.
Alexandre Ier · second refus
Campagne de Russie de Napoléon, été 1812. Alexandre Ier, fils de Paul Ier, tsar depuis 1801, atteint Vilnius en décembre 1812, au terme de la retraite catastrophique de la Grande Armée. C’est là qu’il commence à penser à témoigner sa sympathie à la cause polonaise — pour des motifs stratégiques (mieux vaut un État polonais satellite qu’un duché de Varsovie français). Après la défaite de Napoléon à Leipzig et la capitulation de Paris, Kościuszko écrit au tsar — le 9 avril 1814 — pour demander l’amnistie des Polonais et une couronne constitutionnelle sur le modèle anglais. Alexandre le convoque à Paris et, le 3 mai 1814, le reçoit avec des honneurs ostentatoires. Alexandre propose : le rétablissement du Royaume de Pologne dans les frontières du duché de Varsovie, augmentées d’une partie de la zone de partage autrichienne et prussienne, sous le patronage personnel du Tsar. Soit une Pologne existant en royaume autonome, en union personnelle avec l’Empire russe, dotée d’une constitution, d’une diète et d’une armée polonaise.
Kościuszko, âgé de soixante-huit ans, pose trois conditions : des frontières s’étendant jusqu’à la Dvina et au Dniepr, l’affranchissement des paysans et une constitution sur le modèle anglais. Les trois conditions sont inacceptables pour Alexandre. Les négociations échouent. Le Congrès de Vienne, en 1815, crée le Royaume de Pologne conformément au plan d’Alexandre (réduit au duché de Varsovie amputé de la Posnanie et de la région de Cracovie), sans réforme paysanne, avec une constitution octroyée. Le sens du refus tient en une phrase : Kościuszko a laissé Alexandre passer son chemin, parce que ce dernier ne voulait pas la Pologne tout entière.
Soleure · Gurzelngasse 12
. Le arrive une convocation du tsar. , Alexandre reçoit Kościuszko à Braunau, et le le Naczelnik s’entretient à Vienne avec le prince Adam Czartoryski. Un royaume plus petit que le duché de Varsovie, il l’appelle « une dérision ». Déçu par ces deux entretiens, il part pour la Suisse le 25 juin 1815. En octobre, il s’installe à Soleure, ville catholique au bord de l’Aar, chez Franz Xaver Zeltner, frère de Peter, dans la maison bourgeoise familiale. Adresse : Gurzelngasse 12, au cœur même de la vieille ville, à quelques dizaines de mètres de la cathédrale Saint-Ours, à cent mètres de la place du marché.
Soleure, petite ville d’environ quatre mille habitants, est idéale pour Kościuszko. Paisible. Catholique. Politiquement périphérique (la Suisse, neutre depuis le Congrès de Vienne). Cernée par le Jura et par la vallée de l’Aar. Il y passera les deux dernières années de sa vie. Il écrit chaque jour des lettres ; en 1816, il rédige son testament de Soleure. En , il visite l’institut de Pestalozzi à Yverdon et, le , dans une lettre à Jefferson, il confirme son testament américain. Il se promène chaque jour sur les remparts de la ville, converse avec la jeunesse locale en allemand et en français, lui enseigne l’histoire de la Pologne.
De Soleure part aussi l’acte le plus important de ses dernières années. Le , Kościuszko passe un acte affranchissant du servage les paysans de Siechnowicze et leur attribuant la propriété de leurs terres. « Sentant profondément que le servage est contraire au droit de la nature… » — ainsi commence la proclamation de Siechnowicze. Le tsar Alexandre ne reconnaît pas l’acte.
La mort
1ᵉʳ octobre 1817, Soleure. Après une chute de cheval lors de l’une de ses promenades équestres, la santé de Kościuszko se dégrade : fièvre, insomnie, maux de tête « aveuglants ». La cause de la chute — on ne saurait le dire à deux siècles de distance. Il reste alité deux semaines. Il dicte à Émilie Zeltner, treize ans, la préférée du Naczelnik, des lettres à ses proches. Le 10 octobre, il rédige son dernier testament. Le 14 octobre, au soir, il demande les derniers sacrements. Le 15 octobre 1817, vers 22 h 00, à Soleure, Tadeusz Andrzej Bonawentura Kościuszko meurt. Il a soixante et onze ans, huit mois et onze jours. On a longtemps parlé de typhus ; l’autopsie a révélé une hémorragie interne, et les analyses ADN du cœur conservé (2021–2022) — une endocardite.
Maison bourgeoise de la seconde moitié du XVIIᵉ siècle, appartement au premier étage — à quelques dizaines de mètres de la cathédrale Saint-Ours, à cent mètres de la place du marché.
Le musée y a été inauguré le 27 septembre 1936 à l’initiative de l’envoyé de la République de Pologne Modzelewski ; le Kosciuszko-Museum Solothurn (Musée Kościuszko à Soleure) est géré par la Société suisse Kościuszko. L’exposition permanente comprend le mobilier d’origine de la chambre mortuaire, le masque mortuaire (copie d’après le MNK), des souvenirs personnels. La plaque commémorative a été apposée sur la maison en 1865. Photographie de la fondation FWNDK · Kosciuszko-Museum Solothurn, Gurzelngasse 12.
Sentant profondément que le servage est contraire au droit naturel et à la prospérité des nations, je déclare par le présent acte l’abolir entièrement et à jamais dans mon domaine de Siechnowicze […]. Je leur demande seulement de veiller, pour leur bien et celui du pays, à fonder des écoles et à répandre l’instruction.
Acte d’affranchissement des paysans de Siechnowicze, Soleure, ; signé devant notaire, témoins F. Grimm et Ksawery Zeltner
Original au Musée Kościuszko de Soleure ; restitué d’après l’édition polonaise : H. Mościcki (red.), Kościuszko. Listy, odezwy, wspomnienia, Warszawa 1917, p. 139-140.
Après la mort
La nouvelle de sa mort atteint l’Europe en l’espace de deux semaines. Jefferson, à Monticello, n’en reçoit l’annonce que plusieurs mois plus tard (la poste transatlantique d’hiver met jusqu’à trois mois). Dès février 1798, du vivant du Naczelnik, il écrivait à son sujet au général Horatio Gates : « He is as pure a son of liberty as I have ever known. » Cette phrase entrera dans l’histoire américaine comme l’un des portraits de Kościuszko les plus souvent repris. La Polonia de Paris et de Londres organise des cérémonies funèbres. Coleridge, à Highgate, se remémore son sonnet de 1794 ; à ses côtés se dresse Keats, avec son sonnet « To Kosciusko » de . À Soleure, les funérailles ont lieu le 19 octobre en l’ancienne église des Jésuites, avec les honneurs militaires complets de la milice cantonale suisse. Le corps est temporairement déposé dans la crypte de cette église, dans l’attente de la translation en Pologne.
Ce n’est pourtant pas le corps entier qui partira pour la Pologne. Les entrailles sont inhumées à Zuchwil, où un monument est élevé en . Le cœur, selon la volonté de Kościuszko, revient à Émilie Zeltner — d’abord à Vezia (), puis à Varèse () ; en , il passe au Musée polonais de Rapperswil, et le à Varsovie, dans la chapelle du Château royal — où il revient une nouvelle fois le .
L’initiative du rapatriement de la dépouille revient au Sénat de la Ville libre de Cracovie ; Alexandre Ier (qui voit dans la translation un geste de conciliation envers l’opinion publique polonaise) donne son accord et finance l’exhumation. Le cortège quitte Soleure le 28 mars 1818, atteint l’église Saint-Florian de Cracovie le 11 avril, et le 23 juin 1818 le cercueil est déposé dans la cathédrale du Wawel, dans la crypte Saint-Léonard — parmi les tombeaux des rois de Pologne. C’est un lieu que Kościuszko n’a jamais directement recherché, mais qu’il avait mérité.
Les funérailles du Wawel ont leur suite directe. Le , Cracovie commence à élever le tertre Kościuszko ; les travaux se poursuivent jusqu’à . Dans le tertre est versée la terre des champs de bataille ; un bloc de granit des Tatras en couronnera le sommet en .
Ici s’achève la vie. Commence le patrimoine.
Ici s’achève — aussi — notre récit biographique. Reste encore à écrire le Chapitre IX : l’histoire de ce qui a été fait du nom de Kościuszko au cours des deux siècles qui ont suivi sa mort. Moins d’histoire. Davantage de légende.